Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
20.03.2017

Alchimie et philosophie : la concurrence du savoir

L’alchimie se voulait philosophie mais les tenants de la pensée raisonnée réfutaient, tout au long du Moyen Âge, cette assimilation. Les philosophes, dès la Renaissance, ont leurs moyens, d’ordre théorique, d’esquisser cette réfutation, tandis que les alchimistes continuaient à pratiquer cet art du « caché », de la « transformation ». Malgré le cortège d’oppositions, malgré un bon nombre d’écrits contre l’alchimie, ses adeptes se définissent leur propre chemin en s’abreuvant des sciences de l’Antiquité et en mettant à leur service des symboles plus que forts de la pensée antique, du domaine de l’hermétique, surtout. La relation entre les philosophes et les alchimistes, entre leur importance et leurs travaux, a été développée durant le colloque tenu à Tours, entre 4 et 7 décembre 2001, dont les actes sont parus sous le titre Alchimie et Philosophie à la Renaissance.

Même si les alchimistes se voient leur travail réfuté, la Renaissance ayant été le temps fort de ces disputes venant du côté des philosophes, leur histoire occupe une place importante dans l’histoire des idées. Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton, dans l’Avant-propos de ce colloque attire l’attention sur le fait que les relations entre les philosophes et les alchimistes aient restées encore mal étudiées malgré leur contribution à l’évolution de la philosophie même. La Renaissance est « l’âge d’or de l’alchimie occidentale » (p.5). L’alchimie, selon les mêmes chercheurs a circulé à côté de la scolastique et celle gréco-égyptienne, antique d’ailleurs, est remise en circulation avec le bagage culturel originel qui avait puisé dans la les grands courants tels que : platonisme, aristotélisme et stoïcisme. De même, la défaite de l’alchimie n’est pas proprement dit une disparition car elle annonce l’apparition de la « philosophie mécaniste » du XVIIe siècle (p.5).

Jean-Claude Margolin, dans son allocution d’ouverture précise les points essentiels de l’alchimie à la Renaissance : un art qui se voulait philosophie tout en étant réfuté par les philosophes, une manière de se distinguer parmi les autres sciences car le laboratoire des alchimistes exerçaient une certaine fascination sur les gens et l’opinion des humanistes comme Erasme qui dans son colloque Alcumistica équivalait les alchimistes à des « gredins » (p.7). Du côté du religieux, le témoignage d’un Calvin reste précieux car « il ne s’oppose qu’aux spéculations extrêmes qui tendent à bouleverser l’ordre et la distinction des trois règnes de la nature établis par Dieu » (p.8). Jean-Claude Margolin cite Calvin (p.8) qui dans ses Propos de table écrivait : « Je l’aime, non seulement pour les multiples emplois dans la décoration des métaux, dans la distillation et la sublimation des herbes et des liquides, mais aussi pour sa signification allégorique et secrète, qui est d’une extrême finesse, concernant la résurrection des morts au Jour du jugement dernier ». Les positions d’un Erasme et d’un Luther étaient divergentes mais elles incarnaient celles de leurs contemporains. Dans l’étude des textes alchimiques, Jean-Claude Margolin parle d’une obligation de « prudence » pour clairement distinguer « la théorie alchimique spécifique » (p.8).

Jean-Marc Mandosio essaie de structurer et de cataloguer l’alchimie, du point de vue diachronique, dans le cortège des sciences et des arts. Arrivée en Occident au XIIe siècle, grâce aux traductions de l’arabe, l’alchimie occupe la scène de l’histoire des idées au XIIIe siècle en incarnant deux aspects : un simple art mécanique et « une philosophie nouvelle » (p.12). Domingo Gonsalves, en imitant Al-Farabi dans la manière de structurer les sciences, introduit l’alchimie, au XIIe siècle, parmi les huit sciences composant « la science naturelle » (p.12). Vincent de Beauvais, au XIIIe siècle, voit l’alchimie comme une science mécanique en l’opposant, car il cite Richard de Saint-Victor, aux opérations de l’esprit, aux « spéculations » (p.13), donc loin de la théorie et proche de l’art de l’artisan. Jean-Marc Mandosio propose une première conclusion : l’alchimie, selon ceux qui l’ont prise en compte, y compris Thomas d’Aquin, reste « un savoir-faire empirique ». Mais un Roger Bacon la voit comme une « science expérimentale » sur laquelle il prônait « l’instauration d’une philosophie nouvelle » (p.14). A la Renaissance, Gessner comptait l’alchimie parmi les arts mécaniques tenant compte des moyens utilisés. Le même Gessner faisait la différence entre la science livresque et celle des arts mécaniques (y inclus l’alchimie) considérés comme « arts d’illettrés » (p.16). La conclusion de Jean-Marc Mandosio définit l’alchimie comme un art paradoxal qui s’occulte au XVIIe siècle lorsque la chimie apparaît. Le paradoxe, selon le chercheur, viendrait de ce mélange à la Renaissance entre « le naturel et le céleste » (p.40), d’où cette difficulté de classification.

Barbara Obrist étudie les rapports entre l’alchimie et la philosophie du point de vue de l’analogie. Elle se penche sur les textes médiévaux alchimiques en essayant de brosser un tableau assez complet des similitudes et des différences entre ces deux arts du côté de l’analogie, tout en attirant l’attention que les étapes de cette évolution ne pourraient pas bénéficier d’une « grille chronologique précise » (p.44) et que le Moyen Âge faisait la différence entre les sciences et les arts qui se reflète aussi la différence entre l’alchimie et la philosophie. L’idée de constance des rapports entre les deux est ininterrompue, les différences étant issues des opinions divergentes des auteurs ainsi que la difficulté de l’étude des textes, car ils occultent souvent les explications, voici la grande conclusion de Barbara Obrist. D’où aussi la difficulté de percevoir la nature exacte de du modèle philosophique sous-jacent aux assertions métaphoriques. » (p.64).

William Newman étudie l’influence de l’ouvrage Summa perfectionis de Pseudo-Geber sur l’évolution des rapports de l’alchimie avec la philosophie, les écrits ultérieurs et les sciences depuis le Moyen Âge jusqu’à l’aube des Temps Modernes. Il compare les sources de l’ouvrage et continue l’analyse par une évaluation du statut de l’alchimie au XVIIe siècle.

Le « belutage » alchimique, comme méthode de G.Sedacer, est étudié par Pascale Barthélémy. L’art transmutatoire, voire l’alchimie, est étudié par Cesare Vasoli tandis que Gilles Polizzi dans « La fabrique de l’énigme » se penche sur les apparition des visages de l’alchimie dans quelques textes littéraires. Bernard Joly définit l’alchimie comme présence des concepts de la physique stoïcienne à la Renaissance dans des ouvrages connus à ce temps-là. Michel-Pierre Lerner analyse le statut de l’alchimie chez deux représentants de marque : Campanella et Paracelse et François Secret soumet à une étude poussée « Les curiozitez inouies » dans le commentaire de G. Michaelis. Alain Mothu passe en revue la situation de l’alchimie du point de vue du mythe « de la distillation de l’âme » et les relations entretenues par celle-ci avec les autres sciences.

Le parallèle entre l’alchimie et la philosophie se montre fructueux de deux points de vue. Les textes analysés sont fondamentales pour ce type de recherche. Puis, les perspectives sur l’alchimie sont une manière détaillée de rendre compte de la situation de cet art ou de cette science surtout à la Renaissance. Le progrès de l’alchimie vient surtout du côté de son influence sur l’essor de la philosophie qui se définit par réfutation les grandes lignes de ses idées fondamentales. Un ouvrage riche, universitaire et plein de pistes de recherches à continuer par les passionnés et les curieux de toutes sortes.

Jean-Claude Margolin et Sylvain Matton (dir.), Alchimie et Philosophie à la Renaissance, Paris, Librairie Vrin, 2003.

(sursa foto : adevarul.ro)