Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
18.04.2016

Rimbaud s’illumine

Peut-on lire ou relire la poésie ?

Peut-on faire et refaire un effort de relecture des textes déjà classiques ? Peut-on encore éprouver le plaisir des textes regorgeant de nouveautés textuelles et d’associations inouïes ?

A l’aune d’autres acquis, à l’aune d’un autre regard, il est à concevoir une nouvelle grille herméneutique, assurément. Regard aiguisé, cœur assagi et un Rimbaud dévoilant des richesses toujours enviables.

Mettons à l’épreuve, encore une fois, Les illuminations d’Arthur Rimbaud, dans une parution chez J’ai lu, dans la collection Librio, 92, de 2014. Précisons que des poèmes d’Une saison en enfer y sont présents. Il s’agit des poèmes écrits entre 1873 et 1875.

Paul Verlaine, poète maudit lui-aussi, est le préfacier de Rimbaud. Il n’épargne pas les éloges : Rimbaud est déjà un « poète maudit », son début à treize ans annonçant « le poète de génie ». La formulation n’a rien d’inhabituel pour l’époque. Pour Verlaine non plus, poète et amoureux, à son tour. Le voyage de Rimbaud, selon Verlaine, n’est pas seulement dans les terres de l’inspiration, mais aussi dans des contrées touchées par le mystère, par l’aventure et par la découverte : il est en Asie « où il s’occupe des travaux d’art » (p.7). Les associations de Verlaine dans cette courte description de la carrière poétique d’un Rimbaud touché par le génie sont bien choisies et se soumettent à un maniérisme (déjà !) de l’époque : les comparaisons et les figures tutélaires accompagnant le changement de Rimbaud et l’aventure de sa vie ne manquent pas de sens esthétique. Observons quand même un style envolé et une dose subjective conséquente : « Comme qui dirait le Faust du second Faust, ingénieur de génie après avoir été l’immense poète vivant élève de Méphistophélès et possesseur de cette blonde Marguerite. » (p.7).

Un Rimbaud « illuminé », c’est un poète qui allie la prose à la poésie, ses poèmes en prose étant d’un vitalisme citadin qui se ressource au fur et à mesure du temps. Cette soif de sources est évident dans Après le déluge, dans Paradis, dans Antiques et surtout dans Ville. Un poème comme Phrases allie l’imagine au son, dans une impression de pérennité : « Le haut étang fume continuellement. » (p.26). Les définitions poétiques apparaissent dès le poème, déjà structuré, qui redonne l’imaginaire enfantin, mais sur les ailes d’un poète sapé par l’ennui, un thème que Baudelaire avait déjà dévoilé dans un fameux poème exprimant le mal qui touche les rêveurs : « Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher cœur » (Enfance) car le passage change les visions « Je suis un poète savant au fauteuil sombre. Les branches se jettent à la croisée de la bibliothèque. » (Enfance). L’espace citadin supporte grâce à l’inspiration (lectures et bibliothèques) une résurrection de la nature et du passé. Les villes regorgent de richesses qui traversent le quotidien même si elles appartiennent au passé. La réclusion dans un présent oppressant n’exclut pas la démythisation comme opération imaginative spécifique au monde moderne où tout devrait se soumettre au progrès : « Pour l’étranger de notre temps la reconnaissance est impossible » (Villes I), car « Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites » et « Le paradis des orages s’effondre » (Villes II). Le lyrisme en ville et sur la ville dévoile un moi voulant s’échapper aux bouleversements de la modernité. L’être humain se construit un « je » transperçant toute réalité, car ce « jeu » dans la métropole à l’obligation d’oublier l’éternité et de se sacrifier au profit de l’instant vécu : « Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne. » (Ville). Le dépouillement, la candeur et la simplicité semblent être les résultantes d’un vécu à supporter : « La morale et la langue sont réduites à leurs simples expressions, enfin ! » (Ville).

Le pictural rend la vie plus vivable et les instants plus supportables, surtout si le moi poétique s’arroge des pouvoirs spécifiques à l’état paradisiaque. « J’ai seul la clef de cette parade sauvage » (Paradis) même si la cavalcade de l’état paradisiaque transmet la violence des sentiments lorsque le poète ressent un passé doré et rêvé l’envahissant à toute allure : « Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée ! » (Paradis).

Si la vie est un paradis, elle peut devenir aussi une « comédie humaine » ou un avant-goût d’un autre monde dont on sait peu de choses : « Dans un grenier où je fus enfermé à douze ans j’ai connu le monde, j’ai illustré la comédie humaine. » finit par une confession « Je suis réellement d’outre-tombe, et pas de commissions » (Vies, I, II, III). Les tableaux de la Jeunesse (I Dimanche, II Sonnet, III Vingt ans et IV) complètent ce vécu si personnel, le moi mettant la loupe sur des instants surpris comme morceaux significatifs de l’être : « Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi. » (Jeunesse, IV).

La vie d’un poète suppose dont une flamme, des émotions, des rapports aux autres (anges ou démons dans le cas de Rimbaud !) et une expression qui le distingue des semblables. Et pourquoi pas Une saison un enfer comme il le propose ? Arthur Rimbaud, un païen dans la ville, maudit (« Je suis maudit », voici sa confession dans Mauvais sang) mais bénissant la vie par ces poèmes (même si « La vie est la farce à mener par tous. » Mauvais sang) chante formellement le passage du temps en brisant les chaînes imposées par les autres : « A l’adolescent que je fus.

A ce vieillard, ermitage ou mission.

A l’esprit des pauvres. Et à un très haut clergé. » (Dévotion, dans Illuminations).

Le mariage entre le son et l’image est, disons-le, son chef-d’œuvre. Rimbaud entend et voit les couleurs en même temps, comme dans un processus de refonte d’une unité perdue : « J’inventerai la couleur des voyelles !/ J’écrivai des silences, des nuits, je notai l’inexprimable. Je fixai des vertiges » (L’alchimie du verbe dans Délires).

Un lyrisme qui allie l’harmonie du son à celle de l’image, une densité et une accumulation d’images venues du passé dans un présent « hallucinogène », voici la force du vers forgé par Rimbaud. La concentration dans ces poèmes tient aux bouleversements auxquels Arthur Rimbaud a soumis le langage. Entre l’oppression et la liberté extrême, dans ses poèmes en prose, Rimbaud choisit toujours une liberté créatrice. Entre romantisme et symbolisme, un poète maudit comme Rimbaud choisira toujours les thèmes feront l’unité des systèmes : la vie, les villes et un enthousiasme maladif. Car la vie, comme il l’a vécue, est trop courte. Orphée et Pan, mais surtout Dionysos se donnent rendez-vous chez Rimbaud : son univers est trop accueillant pour manquer cette halte.

Arthur Rimbaud, Illuminations, J’ai lu, coll. Librio, 92, 2014.