
La Renaissance fait son retour aux sources antiques mais participe à un élan de la découverte du monde. Ce cheminement vers l’autre concerne des espaces moins ou plus connus. Qui sont ceux qui voyagent et pourquoi on voyage au XVIe siècle ? Quels sont les types de relation de voyages qui rendent compte de ces découvertes, tout en continuant un travail, plus scholastique probablement, des lettrés médiévaux ? Un ouvrage faisant déjà partie des bibliographies des spécialistes (en lettres modernes, en histoire, en linguistique, en anthropologie, etc.) est une belle introduction dans cette littérature dite de voyage : Ecrire le voyage au XVIe siècle en France. Il s’agit d’une belle, complète et encore inégalable introduction dans la littérature de voyage d’une auteure universitaire, Marie-Christine Gomez-Géraud, qui a consacré plusieurs décennies à la recherche poussée sur la relation entre le voyage et la littérature.
L’introduction fait un état des lieux du voyage à la Renaissance et des événements ayant influencé ce type de littérature. En premier, il s’agit du contexte historique qui permet à tout chercheur d’avoir un regard avisé sur les relations de voyage. Alors, le voyage doit être vu aussi comme « l’une des preuves de la supériorité de l’homme sur l’animal » (p.7), ce qui dévoile une perspective théologique obligatoire à la Renaissance : les gens vivent encore pour et grâce à Dieu, le lien entre le Créateur et la couronne de sa création étant indéfectible. Jamais l’un sans l’autre. Deux autres coordonnées nécessaires : un discours humaniste, différent de ce qui avait été dit et vécu auparavant et les expéditions aux Nouveaux Mondes, encore récentes à l’époque. Le mot « mutation » (p.8) traverse l’esprit de ces voyageurs qui rendent compte d’un monde qui bouge et d’une vision sur leur monde connu qui s’enrichit à une vitesse inattendue : « Et plus qu’à d’autres époques sans doute, au siècle de Jacques Cartier, Michel de Montaigne, Jean de Léry ou Nicolas de Nicolay, les voyageurs ont traversé un monde en mutation. » (p.8). Puis, la Réforme et la Contre-Réforme, donc un déchirement du christianisme occidental ainsi que l’Empire des Turcs et ses victoires inouïes influencent aussi le regard des voyageurs ainsi que les routes de ces traversées du monde connu. L’auteure attire cependant l’attention que l’histoire contemporaine en mutation n’est pas enregistrée mécaniquement par les voyageurs dans leurs relations de voyage : le filtre de l’écrivain fonctionne pour tant d’autres raisons.
L’Amérique se découvre « sous les traits d’une princesse nue » (p.8), une belle allégorie d’une grande découverte, tandis que d’autres espaces offrent maintes occasions au découvreurs émerveillés : Amerigo Vespucci et Christophe Colomb ont fait l’entrée dans l’histoire d’une partie de notre monde.
Politiquement, ce sont deux puissances qui se partagent ces terres nouvellement découvertes : l’Espagne et le Portugal. Même si la France reste à l’écart (moins intéressée par l’inconnu ?), des auteurs comme Jean de Léry publient des ouvrages dévoilant la richesse de ces espaces américains. Son Histoire d’un voyage fait en terre du Brésil apparaît en 1578 et connaît quatre rééditions du vivant de son auteur (p.9). Par contre, la France dont le pouvoir aurait pu tenir compte de l’opinion publie, se tourne vers l’espace méditerranéen. Des événements s’enchaînent dans cet Orient tant désiré : la chute de Constantinople (1453), la conquête de Jérusalem (1516) par les Ottomans, le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566). François Ier, malgré les relations tendues de ses ancêtres avec le grand Turc, s’allie avec l’Empire ottoman. De ce grand regain d’intérêt, la France tirent aussi un profit culturel dont rendent compte des ouvrages et des auteurs tels que : La République des Turcs de Guillaume Postel (1560), Observations de plusieurs singularitez (1533) de Pierre Belon du Mans et Navigations et Peregrinations (1567) de Nicolas de Nicolay. L’autre versant de cette préoccupation pour l’Orient : le Grand Voyage. Après le Concile de Trente, le voyage de dévotion redevient un désir des chrétiens soucieux de visiter les saints lieux du Christ à Jérusalem et aux alentours. Après le retour et sous l’impression de la géographie sacrée, des pèlerins écrivent et confient aux imprimeurs des relations de voyage, la rhétorique et l’expression littéraire faisant partie des outils de ces nouveaux écrivains. Il s’agit aussi d’une occasion de changement car « Il rénovent ainsi les anciens canons du genre » (p.12).
La partie consacrée aux « Approches littéraires » définit le mode de participation de ces voyageurs-écrivains à la grande aventure de la découverte du monde et d’un nouveau genre : la relation de voyage. La poétique d’un nouveau genre se concrétise dans le « dire vrai » de ce qu’on a vu : style simple, narrativité fondée sur l’authenticité et un cortège de métaphores et d’allégories dévoilant le désir des auteurs de partager une expérience pleinement vécue et pourrait ouvrir le chemin à d’autres voyageurs : « En d’autres occasions, le récit de voyage est aussi représenté comme le navire qui transporte en sûreté, jusqu’aux confins du monde connu, l’honnête homme, curieux des régions étrangères. » (p.17). Le savoir est de mise aussi dans ces récits de voyage car mettre à la disposition des lecteurs la connaissance du monde fait partie des impératifs hérités de l’Antiquité (Horace et son précepte : miscere utile dulci). Ce foisonnement pourrait être vu comme une figure de cette difficulté de définir le genre se trouvant au carrefour des définitions génériques. C’est pour cela que l’auteure offre une typologie du genre, du récit de pèlerinage (Giraudet) au récit de découverte (Champlain et son ouvrage Des Sauvages). Il s’agit au-delà des différences de style ou de culture, de lieu visité ou d’un attachement à une religion ou a une autre, de quelques constantes. « La tentation totalisante » (p.26) en fait partie, doublée d’une souplesse ‘qui facilite le passage d’un modèle à l’autre, quitte à renvoyer la narration du voyage lui-même au second plan. » (p.27).
Il y a dans ces récits plusieurs topiques : l’anecdote et la tempête. Si la première adoucit probablement l’entrée dans la matière ou une découverte trop différente de la culture des lecteurs, la seconde est une figure de la difficulté du voyage, achevé grâce à l’aide divine, donc « une épreuve qualifiante susceptible de conférer au voyageur le statut du héros et d’autoriser ainsi son témoignage, épreuve de foi qui résume et vérifie la démarche du pèlerin, elle est aussi parfois l’occasion de poser un certain nombre de questions métaphysiques sur la place et l’action de Dieu dans l’univers » (p.37). Il est à remarquer que les récits de voyage consacrés aux lieus connus (Jérusalem, par exemple) offrent aux auteurs la possibilité d’exprimer une richesse d’opinions à prendre en considération à toute lecture. L’expression de soi occupe aussi une place non négligeable dans cette production littéraire.
La deuxième partie est consacrée aux approches linguistiques. L’auteure surprend ces structures spécifiques qui permettent à cette littérature de voyage d’avoir un contenu et un style, souvent, à part. Les modalités de description de l’inconnu ainsi que le lexique de l’ineffable construisent des nouveaux mondes littéraires. Léry et son lexique « tupi », les mots isolés des langues étrangères ainsi que les marques du discours direct dévoilent la réalité d’une altérité linguistique dans un contexte de « neutralité du ton qui frappe l’observateur » (p.115). La liste de mots étrangers est, quand même, un fait assez marginal et assez rare, mais son existence est une forme de construction d’une relation avec l’Autre. D’où l’importance de ces listes, de ces mots qui, au-delà d’une simple notation, et probablement au-dessus de la conscience de l’écrivain, fournissent « au lecteur ces premiers rudiments de linguistique comparée. » (p.117).
Entre ces deux parties de l’ouvrage il y a une anthologie très originale et plus qu’intéressante : des morceaux tirés des grands écrivains de cette littérature de voyage. On peut lire ainsi et s’étonner sur le sujet d’une richesse évidente : Losaigne et son travail sur le pèlerin, Champlain et le monstrueux du Nouveau Monde, Léry parlant du poisson et du sauvage. Ce qui vaut pour l’anecdote chez Léry (et son sens de l’humour) vaut aussi pour les autres auteurs ci-recensé : « la découverte du Nouveau Monde et de ses réalités inconnues oblige à repenser un monde qui se présente sous des aspects surprenants ou fabuleux. » (p.66).
L’ouvrage de Marie-Christine Gomez-Géraud présente aussi une très utile bibliographie sur le sujet ainsi qu’un répertoire bio-bibliographique des voyageurs cités dans l’étude, dont le lexique achevant l’ouvrage pourrait être consulté comme un outil plus que nécessaire. La lecture de cette littérature de voyage, dévoilé dans ce livre passionnant, a été une occasion de faire progresser le monde pour les gens du XVIe siècle. Pour ce qui est de nos jours, repenser le monde, c’est revenir à la façon dont d’autres ont relaté les nouveautés découvertes et revisités. L’exemple de la littérature viatique et celui d’un retour aux sources de la relation avec l’Autre. Des Indes à Constantinople, de Brésil au Canada, écrire le voyage reste un outil d’étude et de recherche à posséder dans toute bibliothèque humaniste.
Marie-Christine Gomez-Géraud, Ecrire le voyage au XVIe siècle, coll. Recto-Verso, PUF, Paris, 2000, 128 pages.