Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
06.05.2019

François Rabelais, entre érudition et jeu intellectuel

François Rabelais reste-il encore, après tant d’années d’études sur son œuvre, une figure de la Renaissance ? Savant dont l’érudition est évidente, doit-il encore être lu comme un représentant d’un siècle où l’innovation avoisine le savoir antique ? Quelles seraient les grandes lignes de sa pensée qui gardent encore le goût de la science, de la curiosité et un certain air d’érudition poussiéreuse pour d’aucuns ? « François Rabelais » est le titre sous lequel sont groupées les études de quelques spécialistes renommés à l’occasion du quatrième centenaire de la mort de l’écrivain. L’association d’humaniste et de la Renaissance héberge ce volume, la première étude, signée par Michel François, brossant d’ailleurs l’activité de l’association durant cinquante ans (1903-1953) sous le signe de l’histoire et, par extension, de la recherche sur Rabelais.

La contribution sur la pensée politique de Rabelais, sous le titre « La pensée politique de Rabelais » occasionne à Robert Janneau une présentation, assez détaillée, d’un parcours atypique mais qui correspond à la définition que l’on donne, généralement, à l’esprit encyclopédique. En Poitou il a développé son savoir humaniste, ayant la tendance à toucher à beaucoup de domaines, mais Montpellier reste la ville où il acquit ses connaissances de médecine. Dans ce contexte de la passion des chercheurs pour les aspects de la formation de Rabelais et des perspectives sur ses livres (l’écrivain, la science, le moine, la théologie, le médecin), Janeau propose un nouveau regard. Il s’agit de la conception politique de Rabelais sur le roi, la royauté et le tyran telle qu’elle apparaît dans ses livres. Grandgousier incarne la figure du bon roi et Gargantua bénéficie des études que son père, Grandousier tenait en estime, le même qui, de surcroît, introduit dans le royaume l’imprimerie. Pantagruel continue la lignée et « affublé de la prodigieuse mémoire de Rabelais » (p.17), il maîtrisera les langues à la mode des humanistes (le latin, le grec, l’arabe, l’hébreu et le chaldéen) mais apprendra aussi par cœur les textes du droit romain. Le savant Pantagruel acquiert ses connaissances dans une sorte d’errance intellectuelle, en fonction des écoles, prestigieuses à l’époque, dans des villes comme Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Angers, Bourges, Orléans et Paris. Hubert Janeau fait de Pantagruel « où Rabelais a mis tant de complaisances » (p.18) l’incarnation du bon roi aux vertus chevaleresques aussi. Il deviendrait le prototype qui configure les questions sur la pensée politique de l’écrivain sur les fondements du pouvoir, les caractéristiques du bon roi et les aspects de la figure royale que le chercheur développe dans son étude.

En premier, même si les trois rois partage le même lignage, Janeau ne considère par Rabelais comme le promoteur de l’idée que la royauté soit d’origine divine qui prédestine « toute une famille au pouvoir royal » (p.19), surtout parce qu’il est question, dans le texte, du droit naturel que Rabelais énonce. C’est sur ce plan de pensée que Gargantua s’insurge dans Le Tiers Livre contre le droit canonique et les lois ecclésiastiques et Grandgousier, dans le chapitre 45 du Gargantua, tonne « contre les pèlerinages…et contre les moines, les faux prophètes et imposteurs qui empoisonnent les âmes » (p.22). L’un des traits du bon roi serait donc la bienfaisance et la religion, du côté subjectif du gallicanisme, épurée de toute influence papale. Puis, c’est la sagesse qui conduit un bon roi, dans une formulation qui incarne l’encyclopédisme : « à la fois science et conscience, expérience et raison, en un mot et au sens plein du mot : la philosophie. » (p.23). Il n’est pas anodin de préciser que Gargantua, lorsqu’il conduit les pèlerins afin qu’ils prennent « leur réfection » leur appelle que Platon, dans le Ve livre de La République que la perfection des États sera acquise lorsque les rois philosopheraient et les philosophes règneraient.

« Fais ce que tu voudras », célèbre formulation rabelaisienne mise au compte des Thélémites et devise des libéraux, devrait être comprise, selon Janeau, dans le contexte de cette pensée politique, comme « une revendication de liberté », comme « le manifeste de la liberté de conscience » (p.33), donc dans le plan spirituel d’abord. Janeau précise toutefois que la liberté, selon Rabelais, pour respecter les conditions historiques et personnelles de l’écrivain, même s’il est « démophile » (p.33), « ne vaut que pour une élite de naissance, de la naissance, du vertu ou du savoir. » (p.33).

Paul Delaunay, dans son étude « Rabelais physicien », refait le parcours du moine-écrivain dans cette perspective spécifique à la Renaissance : l’acquisition du savoir est une question essentielle, elle tient à la découverte du passé et à l’observation du présent, l’érudition et l’esprit curieux étant de mise, et l’écrit ainsi que l’oral occupent une position égale dans cette démarche. Rabelais fait partie de ceux qui, fondant leur érudition sur le passé, scrute avec audace le présent, grâce aussi à l’intégration des découvertes, des connaissances acquises pendant les voyages, les siens et ceux des contemporains. De plus, son goût pour l’invention est une constante du siècle : la nouveauté demande un nouveau vocabulaire et une nouvelle pédagogie, car le monde s’ouvre et a besoin d’enseigner et d’être enseigné. La domination de la scolastique est supplantée chez Rabelais par celle de l’antiquité, tant du point de vue philosophique que du point de vue de la science : Aristote, Hippocrate, Dioscoride, Pline, Théophraste, Avicenne, Gallien, Jacques Cartier, devenu probablement sous la plume de Rabelais « James Brayer, un des pilotes de Pantagruel » (p.38), mais aussi Thevet et Jean de Léry, grands voyageurs ayant sillonné le monde, constituent des sources d’inspiration pour notre érudit. Du point de vue de l’encyclopédisme et de la science sur le cosmos, Rabelais reste, selon le chercheur, tiraillé entre le passé et le présent, avec une constance et une propension pour les découvertes, même non confirmées, des Anciens : « Il en reste aux vieux auteurs qui ont formé sa jeunesse ; il est et demeure le physicien de jadis, l’homme du cosmos. » (p.38). Le portrait de Rabelais est attachant : « Mais, pour en disserter, il y a en Rabelais, deux hommes : le frocard et l’érudit, l’un frotté de théologie chrétienne, l’autre initié à la pensée antique, au rationalisme aristotélicien, imbu du géocentrisme (qui s’attardera jusqu’à Copernic) de Ptolémée, tous deux hostiles aux suggestions de la mystique alexandrine, à l’occultisme planétaire ou autre (…). »(p.38).

D’autres études sur « la parole gelée » et le silence, sur Thélème, sur Panurge, sur le Salmigondin, sur le portait de Pantagruel et sur les connaissances nautiques de Rabelais, brossent le portait intellectuel d’un écrivain curieux, découvreur et à la recherche de la nouveauté sans pour autant ignorer le passé et la gloire de l’érudition.

Collectif, François Rabelais, ouvrage publié pour le quatrième centenaire de sa mort 1553-1953, Droz –Giard, Genève-Lille, 1953.