Le genre de la « miscellanée » garde encore ce sens qui renvoie à une présentation des connaissances au service des lecteurs. Depuis l’Antiquité, traversant la Renaissance et jusqu’à nos jours, est-il un genre propre à la transmission du savoir ? Quelle relation établir entre une lecture de type encyclopédique et une lecture spécialisée ? De telles questions ont été soulevées durant deux journées d’études, le 5 et le 6 avril 2002, à l’Ecole des chartes. Ces études sur le statut de l’enjeu des miscellanées, d’une importance majeure à la Renaissance, ont été réunies par Dominique de Courcelles.
Dominique de Courcelles présente dans son Introduction les données essentielles autour de la question des miscellanées. En premier, il s’agit, à la Renaissance, d’une entreprise visant la réorganisation des savoirs. La démarche est occasionnée par les nouvelles coordonnées du monde : les grandes découvertes, le développement de la philologie et la présentation d’une interprétation multiforme à partir de la technique des points de vue sur le texte canonique. En deuxième, l’imprimerie sert à une diffusion étendue de ce type de « mélanges ». Il propose déjà un point de départ dans ces termes : « Les miscellanées ressortissent ainsi à des théories de la connaissance » (p.5).
L’étude de Jean-Marc Mandosio retrace, de manière très claire, l’histoire d’un genre. Il fait la distinction entre le genre des miscellanées au sens large et au sens étroit, en précisant qu’uniquement de ce second point de vue on peut parler d’un genre. Puis, la difficulté tient à la méthode car ce type d’ouvrage – la polygraphie- car l’on en retrouve depuis l’Antiquité même si le terme n’apparaît qu’à la Renaissance. De plus, le même problème de méthode surgit au regard de l’encyclopédie, même si le genre des miscellanées ne bénéficie pas de l’ordre des encyclopédies. L’exposé de Jean-Marc Mandosio distingue trois étapes du genre qu’il retrace de manière diachronique : la miscellanée antique, la période de la Renaissance où le terme définit le genre et l’évolution après cette période. Aulu-Gelle est le premier des antiques qui définit le terme en tant que « commentaire » (p.8). Il n’y a pas d’ordre, il y a justement un « répertoire des faits et dits remarquables » (p.9). Mandosio y retrouve déjà les caractéristiques principales de la miscellanée.
A la Renaissance, c’est Politien qui, à partir des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, compose son ouvrage en latin Miscellaneorum centuria prima. Mandosio esquisse le tableau, d’une clarté didactique, de cette évolution des miscellanées depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque des Lumières, avec des exemples précis et des détails significatifs. Sa très longue étudie éclaire l’histoire du genre.
Polyde Virgile, grâce à son livre Des inventeurs, est pris pour exemple par Frank Lestringant dans une étude consacrée à ce goût pour l’ancien, pour la merveille qui date des Grecs. Son étude commence par des exemples des Essais de Montaigne où l’émerveillement et la description vont de pair : « l’admiration pour les Anciens est première » (p.39). Une vraie « bibliothèque portative », selon Lestringant, le livre de Polyde Virgile eut une fortune incroyable à travers l’Europe. Ecrit en latin par un Italien, traduit en plusieurs langues, bénéficiant de plus de cents éditions, ce livre paru en 1499 influença de manière claire l’esprit des Européens à la Renaissance. Polyde a même une méthode qui confère de l’unité au livre, ce qui est mis en relief par Jean Céard en premier, puis il offre une galerie des mythes civilisationels où se retrouvent les peuples du continent. Vu comme une sorte de « thésaurus », l’ouvrage présente, à part les inventions concernant la religion, les livres, les arts et d’autres thèmes, un chapitre spécial consacré aux inventions dont on ne connaît pas les inventeurs. Un travail capital pour le genre de la miscellanée, Des inventeurs influence, de Montaigne à Cervantès et Rabelais – même si des écrivains s’en méfient – toute une culture renaissante et la transmission des savoirs.
Perrine Galland-Hallyn se penche sur les miscellanées de Pietro Crinito dans une étude ayant en vue, en spécial, le lyrisme et la philologie. Dominique de Courcelles analyse une œuvre fameuse de Sévillan Pedro de Mexia insistant sur cette idée de la connaissance du soi à travers la connaissance des autres, à la Renaissance. Frédéric Tinguely définit la formule du mélange du point de vue des mélanges géographiques en relation avec le relativisme culturel et pose des repères dans la description du monde qui se réalise à partir des modèles antiques. Marie-Dominique Couzinet étudie la relation entre les Essais de Montaigne et les miscellanées, grâce aux exemples multiples et à une vision très édifiante sur l’œuvre en question comme bénéficiaire des connaissances antérieures.
Transmettre le savoir, c’est définir les points essentiels de celui-ci. C’est ce que la miscellanée réalise depuis l’Antiquité. Les études réunies dans ce volume, grâce aux exemples précis, posent les jalons de la question de ce genre, non sans une certaine audace, mais assurément avec beaucoup de science. Ces deux journées d’études consacrées à cette question ont mis en relief la richesse intellectuelle du monde de la Renaissance et sa façon d’évoluer dans un regard incessant dans le miroir du passé. L’Antiquité vit une deuxième vie grâce à la Renaissance et aux travaux des intellectuels dont les miscellanées occupent une place incontestable.
Dominique de Courcelles (dir.), Ouvrages miscellanées et théorie de la connaissance à la Renaissance, Paris, Ecole Nationale des Chartes, 2003
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