Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
06.03.2017

La figure du diable voyageur

Le diable fait partie de l’imaginaire de l’humanité depuis des siècles, venant de cette peur de l’inconnu, transmise par les questions du monde de l’au-delà. Dans un livre réunissant des études sur le diable et le voyage avec cette figure mythique sont décrites des situations de voyage, durant trois siècles, imaginaires surtout, ayant trait souvent au traité de démonologie : Voyager avec le diable: voyages réels, voyages imaginaires et discours démonologiques (XVe-XVIIe siècles).

Entre réalité et imaginaire, le diable accompagne l’homme dans sa quête et dans ses découvertes, grâce aux récits depuis le Moyen Age, passant par la Renaissance et jusqu’au temps des grandes découvertes. Il s’agit d’une figure qui offre l’occasion aux auteurs et aux lecteurs de partir dans d’autres contrées qui offrent une vision, désirée ou réelle, de ce que le diable pourrait faire à côté de l’homme. La découverte devient le propre des deux règnes, mais d’habitude c’est l’homme qui est conduit, dans un état de servitude, dans des pays auxquels il a tant rêvé.

Le danger que le diable communiquait à l’âge médiéval n’est plus spécifique aux récits de cet ouvrage : c’est un diable qui tente mais il n’est plus le seigneur des enfers, mais celui des contrées que l’homme a découvert ou qu’il voudrait découvrir. La part de réalité y est présente et le diable est moins mythique qu’auparavant. Il fait partie d’un quotidien que l’homme à la Renaissance essaie d’apprivoiser, donc il est le médiateur entre des mondes que l’homme commence à prendre en possession. Dans les deux parties de l’ouvrage, le diable accompagne, comme une sorte de gardien, même s’il comporte des traits maléfiques spécifiques, celui qui découvre des mondes interdits, les Amériques surtout. Un diable instrumentalisé à la portée de ceux qui s’étonnent devant l’Indien ou devant les conséquences des possédés ? En tout cas, une figure médiatrice qui semble plus familière que les démons découverts aux Amériques.

La vision de Tondale (1149) est un texte du Moyen Âge étudié par Mattia Cavagna dans une analyse sur le voyage de l’âme. Le chercheur attire l’attention sur les définitions terminologiques (vue-vision), mais aussi sur cette idée d’ambiguïté au cours du voyage : « Le voyageur ne voit rien, mais se contente de percevoir le son des cœurs des anges et le parfum sublime des fleurs du paradis. » (p.27). Il relève une autre ambiguïté : l’au-delà est une géographie improbable. Le cercle du voyageur est, pour cause, concentrique ou plutôt, selon l’observation du chercheur, « un ensemble discontinu de lieux juxtaposés, qui s’offrent au visionnaire à travers une série d’épiphanie successives. » (p.28). Hans Robert Jauss devient, dans un contexte d’analyse, une référence pour la grille de lecture, car ces récits du voyage de l’âme sont un vrai « genre littéraire », ayant pour texte fondateur l’Apocalypse de saint Paul du VIIe siècle et comme « aboutissement et dépassement » (p.29) la Divine Comédie de Dante. Le protagoniste (sous la figure paulinienne) est analysé de plusieurs ponts de vue : contemplation et dynamisme. La culmination de ce processus de dramatisation du personnage » (p. 32) est retrouvable dans cette Vision de Tondale, dont le but est « pénitentiel ». Mattia Cavagna se penche aussi sur la géographie de l’au-delà, grâce aux Dialogues de Grégoire le Grand.

Voyage

Le Roman de Perceforest du XVe siècle est étudié par Christine Ferlampin-Acher sous un angle du voyage du diable Zéphir. Elle relève plusieurs développements dans cette narration dont une réinterprétation de l’histoire : « rendre les Bretons par le biais de la lignée des Ourseau, d’origine Bretonne) responsables de la mort de César est un tour de force ( …) » (p.55).

Sophie Houdard se pense sur une autre image du diable, comique cette fois-ci, dans Le gascon extravagant, tandis que Thibaut Mauss de Rolley étudient les voyages céleste et le diable à la fin de la Renaissance et au début de l’âge classique.

Les lieux du voyage avec le diable en relation avec les découvertes à la Renaissance sont étudiés grâce à Franck Lestringant qui réalise une belle description de l’Île des Démons dans la cosmographie.

Michel Bideaux propose une analyse des récits de voyage à la Renaissance du point de vue de la découverte d’autres espaces où le diable par ses principes est incarné dans d’autres démons. Il relève l’importance de ces récits dans le développement d’une idée démonologique qui se débarrasse du diable pour retrouver ses démons confrères d’autres mondes, les Indes ou l’Orient sous le signe « d’une confusion inquiétante » (p.235). Un autre problème est posé : les peuples sans religions, donc sans Dieu et sans diable.

Yves d’Evreux devient un écrivain à prendre en compte comme le montre l’étude de Michel Jourde qui veut réaliser une description des figures démoniques chez les Indiens. Il esquisse aussi des classifications car le texte étudié le permet.

Isabelle Moreau se penche sur la figure du diable voyageur. Son étude a en vue une lecture de Jean Bodin et du vol du diable ainsi que les relations avec les intelligences séparées. Le diable « reste toujours à l’origine de la plupart des illusions qui égarent les hommes. » (p.284). Le naturalisme comprend autrement ces relations avec le démon et les changements y ont leur importance tel que Isabelle Moreau le montre dans une longue et détaillée étude allant jusqu’aux écrits des libertins.

Ouvrage très intéressant, dévoilant une évolution de l’image du diable voyageur, ce « Voyager avec le diable » rend compte, grâce aux études très poussées, d’une relation encore étroite entre l’homme et le démon à la Renaissance. Il y a une métamorphose du diable, mais ses principes continuent d’accompagner l’homme lorsqu’il est l’acteur des Grandes Découvertes. Il n’est plus compagnon de voyage dans d’autres contrées mais ses principes sont projetés sur d’autres figures comprises comme maléfiques.

Grégoire Holtz et Thibaut Maus de Rolley, Voyager avec le diable : voyages réels, voyages imaginaires et discours démonologiques (XVe-XVIIe siècles), Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2008.

(sursa foto cover: adevarul.ro)