La Compagnie de Jésus a suscité, depuis sa création, des questions, des remous et des formes d’interdiction ? Les Jésuites, une histoire d’amour et de désamour à travers leurs rapports avec la société et les politiques en France. Michel Leroy, dans un ouvrage sur l’imaginaire politique au XIXe siècle, Le mythe jésuite, définit le mythe jésuite. D’emblée, par le choix du titre, il propose une vision mythique de la société française sur les Jésuites et son travail s’attelle à démontrer qu’au XIXe siècle au moins, frappée d’interdictions et de méfiance publique, la Compagnie continue à affronter l’imaginaire du mal pour se reconstruire une relation avec la France.
L’Introduction de l’auteur pose des repères nécessaires sur la situation des Jésuites dans une France du XIXe siècle qui subit des changements, d’un Empire sous Napoléon, la République, La Restauration puis, de nouveau, la République. A tous les niveaux, il faisait bon de parler des Jésuites en termes de complot, de hantise, de méfaits et de méfiance. Balzac subit la fascination de la Compagnie, Alexandre Dumas et Eugène Sue « les livraient en pâture aux lecteurs des romans de feuilletons, avides d’émotions fortes » (p.5), Michelet et Quinet enseignaient la menace jésuite en France et les dangers qu’ils incarnent pour l’avenir de la France. La haine et la peur dans un déferlement qui semble disproportionné, selon le mot de Leroy, car il est vrai, la Compagnie réussit dans sa mission de reconquête d’une France déchristianisée, mais ses nouvelles alliances, avec l’Etat y compris, sont loin de l’image « d’une Société animée d’une ambition insatiable, aux seules limites du monde » (p.6).

La Restauration est la période où la Compagnie regagne ses territoires d’élections, mais l’opinion publique reste largement dominée par « l’antijésuitisme ». Michel Leroy se pose la question sur le rôle de l’opinion publique, y compris les écrivains dont le rôle social en France au XIXe siècle est important, dans cette diabolisation des Jésuites. Cela surtout parce que la Compagnie a un statut juridique, refait son ancrage dans l’enseignement et s’essaie de se défaire d’une image négative dans l’imaginaire populaire. Michel Leroy analyse aussi la révolution de 1830 sous l’angle de la révolution anticléricale. Le « danger » jésuite était d’autant plus visible que « la bataille d l’enseignement » est gagnée par la Compagnie.
Un chapitre est consacré à la métamorphose des Jésuites en tant que mythe dans le champ de la littérature. Michel Leroy trouve des similitudes entre le mythe politique, dans ce cas celui des Jésuites, et la littérature. L’une, peut-être la plus importante : l’émotion suscitée dans le public, voire chez les lecteurs, puis l’action, conformément à la rhétorique traditionnelle. Dans ces terres d’élection l’opinion publique, par la lecture des journaux, par exemple, où des romans « coupés » en feuilleton paraissent à foison, réunit une image biaisée du Jésuite : vie cachée, complot contre l’Etat, réseaux d’influence. La satire antijésuitique vit dans la poésie et dans les chansons et les exemples y sont nombreux ; Leroy en sélectionnent les plus significatifs pour son discours sur le mythe jésuite.
Dans le chapitre consacré aux significations du mythe jésuite, Michel Leroy renvoie aux données de la mystification comme miroir du mythe et comme ruse de l’énonciation. En fondant son exposé sur les fonctions du mythe, le chercheur développe les étapes de la mystification : les jésuites sont les prisonniers d’un imaginaire politique. Le mythe jésuite se mire dans une mystification à mille facettes.
Dans sa conclusion, Michel Leroy passe en revue les grandes théories conspirationnistes du XIXe siècle en France, en y rattachant le mythe jésuite à côté de celui des francs-maçons et du complot juif. Il y présente les similitudes de structure des trois théories et les motivations qui font de ces trois mythes une structure traversant le siècle et son imaginaire. La politique et la littérature y sont sans doute pour quelque chose, sans prendre en considération l’idéologie qui traverse comme un fil rouge les trois grandes parties de l’ouvrage.
Michel Leroy se propose dans sa recherche une présentation structurale du mythe jésuite. Il part de la prémisse de la véridicité du mythe en construisant son argumentation sur des exemples précis dans une France qui, de tous bords, témoigne d’une peur que ce mythe semble alimenter. Son ouvrage, à part un appareil argumentatif d’exception et une empathie à l’égard de l’objet étudié, pêche du point de vue du questionnement. Des fois, il fait plutôt œuvre de positiviste (et l’œil subjectif y est présent) et moins œuvre d’interrogation sur des ressorts plus que sensibles de la construction d’un mythe jésuite, il est vrai, réel, dans une France du XIXe qui cherche la porte vers l’entrée dans une nouvelle époque. Mais l’intérêt de son tableau jésuite est un exemple convaincant pour tout lecteur qui cherche des réponses et, pourquoi pas, des questions comme celle-ci : Y-a-t-il un mythe jésuite d’ampleur si mythe jésuite il y en a ?
Michel Leroy, Le mythe jésuite, Paris, Presses Universitaires de France, « Écriture », 1992, 480 pages.
(sursa foto: jesuites.org)