Le rapport au texte fait partie des préoccupations barthiennes, qu’il s’agisse du lecteur ou de l’Auteur. Roland Barthes avait d’ailleurs proclamé la mort de l’Auteur car, parmi d’autres, la lecture est un geste pluriel sur le texte vu par le critique comme un « tissu ». D’où la pléiade de significations auxquelles un tel texte pourrait se prêter.
Nicolas Carpentiers, dans La lecture selon Barthes, repart à la recherche de ce geste de la lecture tel qu’il a été proposé par Roland Barthes dans son œuvre. Il se focalise sur les détails des travaux barthiens parus dans l’édition des Œuvres complètes établies par Eric Marty.
Dans l’Avant-propos l’auteur pose les jalons de ses analyses sur les façons dont Barthes envisage la lecture comme acte pluriel. Il s’agit d’un Barthes assez méconnu, un Barthes au fil de texte, un Barthes posant les fondements d’une théorie de la lecture ayant été continuée par Iser, Eco ou Picard. Nicolas Carpentiers déplore d’ailleurs la manière dont les commentateurs de l’œuvre barthienne oublient de revenir au fonds de la création de l’auteur, donc à son texte, récupérant seulement les formulations heureuses le concernant : « Traditionnellement, on présente l’auteur de S/Z comme l’homme de la « Nouvelle critique », du signifiant, du « Texte », de l’écriture, et on l’y réduit très souvent. Barthes a été canonisé, ce qui n’est pas le meilleur moyen de garder son œuvre vivante et active. » (p.9).
Le mérite de Barthes, selon Carpentiers, c’est d’avoir entrepris une démarche qui se laissait attendre : proposer une réflexion sur la lecture, dans un contexte des années soixante-dix ayant vu les intellectuels au travail de relecture des antécesseurs (Lacan relisant Freud, par exemple). Donc, se focaliser sur la lecture en tant que concept, c’est refaire un chemin des savoirs fondamentaux, ou selon la formulation de Nicolas Carpentiers, « c’est faire l’archéologie de nos savoirs sur la lecture » (p.9).
Quelles seraient les données principales de la lecture selon Barthes ? En premier, c’est savoir et vouloir lire les autres, c’est se pencher sur un autre univers, c’est découvrir l’autre. La lecture devient, dans ce sens, un acte participant à la solidarité du monde, par la mise en valeur de l’autre, de la différence. Comme Julia Kristeva le rappelait, Roland Barthes avait, en tant que professeur une grande qualité : il lisait les autres. Donc, il savait par la lecture « accueillir l’altérité, la différence » (p.9).
Puis, l’image de lecteur de Barthes, telle qu’elle est soumise à la critique posthume, reste floue. Les critiques s’occupant de la lecture ont très peu ou pas du tout pris en compte la réflexion barthésienne. Nicolas Carpentiers donne l’exemple d’un Antoine Compagnion qui dans Le Démon de la Théorie consacre peu de place à Barthes-lecteur car ses codages concernent plutôt le texte et non le lecteur « comme si le sujet ne l’intéressait guère » (p.13).
Nicolas Carpentiers part d’un texte de Barthes qu’il considère comme fondateur pour une théorie de la lecture : Critique et vérité (1966). C’est ce texte qui pose les jalons d’une réflexion sur l’acte de lire, la mémoire, « l’intel-lection », la perception et la jouissance étant ses principaux points dans le tableau critique.
Roland Barthes apparaît ensuite comme faisant partie des pionniers de l’activité de l’interprétation, d’où l’importance accordée au lecteur. Carpentier souligne l’importance du critique tant du côté de la réflexion du texte que du côté de la touche philosophique que le texte s’approprie, la lecture participant à un acte de philosopher. C’est la pluralité du fait de lire que Barthes propose, il s’éloignant de la sorte d’une tradition marquée par le « monocentrisme » (p.14). Le déchiffrement et la psychanalyse y prennent parti largement dans l’activité interprétative.
Entre Lacan et Barthes il y a une relation construite autour de la lecture. Carpentiers analyse ces rapports ayant pour noyau le concept de « lecture émotive » ou imaginative. Le dernier chapitre est consacré à l’analyse psychanalytique du texte telle que Roland Barthes la propose autour des notions spécifiques comme plaisir, fantasme, désir de voir ou analité. D’où une concrétisation de ce que Barthes fera lui-aussi à maintes reprises : la lecture plurielle. Ou comment Barthes est soumis à ces propres approches.
Au fil du texte, Nicolas Carpentiers ne tombe pas dans l’idolâtrie de son sujet d’interprétation. Au contraire, il relève, d’un côté, les inadvertances et les incongruités sur la lecture selon Barthes, suivant le principe chronologique, et de l’autre, il compare les principes théoriques de Barthes à d’autres fondés par des critiques ayant trouvé eux-aussi digne d’analyse le champ de la lecture. De même, il souligne l’importance de Barthes car il avait attiré l’attention sur l’oubli de la lecture. D’où la signification que prend un autre concept barthien, le lecteur oublié.
Nicolas Carpentiers a le mérite de relever des textes de Roland Barthes toutes les données principales concernant l’acte de lire. La lecture chez Barthes n’est pas envisagée comme la théorie d’un chevalier seul contre tous mais dans un contexte chronologique et dans les temps d’un formalisme qui imposait un certain regard univoque sur le texte. Carpentiers suivant Barthes se détache des contraintes inhérentes et esquisse une théorie de la lecture claire, édifiante et vraisemblable, sans trahir les textes fondateurs de son sujet et sans faire, non plus, œuvre d’apologète.
Nicolas Carpentiers, La lecture selon Barthes, L’Harmattan, Paris, 1999, 190 p.