Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
19.12.2016

L’événement littéraire

La littérature se fonde-t-elle sur l’événement ou c’est l’événement qui crée la littérature ? Quel est le rapport entre la littérature et un fait devenu événement, comme, par exemple, le procès fait à Madame Bovary ? Cette problématique de l’événement littéraire demandait une réflexion car il s’agit d’un trait du monde tel qu’on le vit : un monde soumis aux éclairs du fait divers qui, des fois, prend un corps littéraire. Dans ce contexte, le rôle de l’auteur, du public et de la société en ensemble est fondamental.

Un événement est cet ouvrage même qui regroupe les analyses de plus d’une quinzaine de spécialistes du XIXe siècle, à l’Université de Saint-Etienne, sous la direction de Corinne Saminadayar-Perrin : Qu’est–ce qu’un événement littéraire au XIXe siècle ?

Corinne Saminadayar-Perrin refait le parcours du mot « «événement » d’un fait enregistré par les médias (surtout) vers son entrée en littérature. Le terrain de prédilection est, pour l’ensemble de l’ouvrage non seulement pour cette Introduction, le XIXe siècle. En premier, elle souligne la nouvelle tendance qui devrait reprendre et retravailler « l’événement » : une vision historique du mot car il s’agit de nos jours de la préemption de la théorie du littéraire plutôt que de la théorie de la littérature. La notion de valeur y joue aussi un rôle essentiel. L’exemple vient du domaine historique, Paul Veyne étant pris pour paradigme du chercheur ayant posé la question de l’écriture de l’histoire, dans les années 1970 déjà.

En conséquence, une bonne définition de l’événement serait : « un opérateur d’intelligibilité, qui se définit par son efficacité cognitive relativement aux objectifs de la recherche » (p.9). L’événement littéraire se définit, selon Corinne Perrin, par une historicité plurielle, la problématisation d’une chronologie, la prise en compte du contexte dont cet événement relève ainsi que l’activité de l’écrivain dans cette démarche de reconsidération « de manière critique le fait littéraire » (p.10). Il faut noter que dans cette Introduction, une étude étendue sur l’événement littéraire, Corinne Perrin recourt à des exemples variés qui ont remis la littérature au goût du jour par le travail des critiques littéraires qui ont « dépoussiéré » les œuvres : c’est en soi un événement littéraire aussi.

La vraie grammaire de dépoussiérage est illustrée, parmi d’autres, par un Brunetière, un Taine ou un Saint-Beuve. Corinne Perrin définit la réelle ampleur de l’événement littéraire dans un contexte plus large touchant à la littérature : « Enfin, s’interroger sur l’événement littéraire amène à se demander ce que vaut la littérature, et plus précisément sur l’opération qui fabrique cette valeur : à cet égard, le siècle fondateur de l’histoire littéraire a aussi lucidement pointé les paradoxes et les apories qui la constituent. » (p.28).

Dans la première partie où définir le concept, c’est essayer de continuer des démarches antérieures, Alain Vaillant retrace un parcours problématique de la définition dans une étude claire, étendue et précise : « L’invention de l’événement littéraire ». En premier, il attire l’attention que l’analogie avec l’histoire est « partielle et trompeuse » (p.31). Puis, c’est le travail du critique vu par Alain Vaillant comme l’historien de la littérature qui cautionne « le jugement esthétique » grâce « au concept historique » (p.31). Il recourt à l’exemple de « la bataille d’Hernani » pour illustrer la médiation opérée par le critique littéraire : la définition du drame romantique se réalise par le biais d’une superposition de la « définition médiologique » et de la « conception historique » (p.32).

De même, Pierre Vaillant souligne l’importance du public « consubstantielle à celle d’événement » et refait un parcours terminologique et sociologique de celui-ci. L’universitaire analyse aussi d’autres événements littéraires fondateurs et passés dans le canon : les procès faits à Madame Bovary et Aux Fleurs du mal. Il pose un autre jalon important dans son étude : l’événement littéraire tel qu’on le comprend de nos jours est apparu « à l’extrême fin du XIXe siècle » tandis que tout ce qui se passe auparavant pourrait être considérer, selon Vaillant, comme « la préhistoire » qu’il esquisse en prenant en compte « leur hétérogénéité » constitutive. (p.36).

Pierre Vaillant, spécialiste consacré du XIXe siècle, retrace l’histoire du concept ayant recours à de nombreux exemples et tirant une conclusion à retenir qui se fonde sur l’importance de la « lutte de l’écrivain de faire événement » et sur « la nostalgie » de ce siècle – « le siècle même de l’événement littéraire » – pour l’époque de révolution en littérature du point de vue esthétique « qui servira de modèle et de mythe pour tous les événements futurs » (p.43).

Elodie Saliceto retrouve l’événement littéraire chez Madame de Staël et refait, elle aussi, une petite analyse sémique du concept, en fonction de deux critères : le phénomène et l’exceptionnel liés à la chronologie et « à l’actualité » (p.45). De la littérature et De l’Allemagne constituent deux points de départ, du point de vue théorique, pour la chercheuse de se focaliser sur la vision de Mme de Staël sur l’événement littéraire. Celle-ci utilise le concept au pluriel et « reconnaît la part de configuration discursive que suppose l’événement littéraire » (p.46). Saliceto intègre son analyse dans un cadre plus large, en soulignant que c’est à l’époque de l’Ancien Régime que se retrouvent les modèles de Mme de Staël : c’est un paradigme classique qui suppose la rhétorique, donc le culte des Anciens, l’imitation, le sériel. Elodie Saliceto insiste sur l’idée que l’événement littéraire est soumis « à des niveaux de compréhension qui débordent le domaine strictement littéraire » (p.48). Madame de Staël a le mérite, selon Saliceto, de « poser les assises politiques et sociales du fait littéraire » (p.60).

José-Luis Diaz travaille dans son étude sur les « révolutions de la littérature », en prenant le tableau de l’événement après 1830. Il propose une relation très proche en le mot « révolution » et le mon « événement », car le premier est la désignation emphatique du second. Le chercheur refait le chemin du terme, en insistant sur la production littéraire qui rend compte de l’événement, une production d’un « ordre esthétique nouveau » (p.64) et propose de parler plutôt d’un avènement que d’un événement. José-Luis Diaz détaille la révolution littéraire en fonction aussi de ce que les auteurs et les intellectuels du siècle vivaient comme « un temps qui va vite » dont ils devraient être « la vigie » (p.65). Un premier trait de l’événement : la mode dont des écrivains comme Balzac se font les représentants de marque tant par leurs œuvres de fiction que par celles théoriques. « La littérature industrielle » comme disait le même Balzac ainsi que les attentes du public, voici les deux composantes de la nouvelle « étiquette littéraire » (p.70).

La deuxième partie de l’ouvrage concerne la « les scénographies de la rupture » les événements littéraires marquant le XIXe siècle ayant été analysés parlant d’eux-mêmes de l’impact sur l’histoire du siècle, de celle refaite par la critique littéraire des prédécesseurs ainsi que de cette nouveauté : l’événement rend compte des changements dans la vision sur le monde. Myriam Roman retravaille la bataille d’Hernani grâce à l’œil du critique littéraire qui raconte cet événement aux gens du XIX siècle tandis que Thomas Bouchet particularise l’image fondatrice d’un « héros » politique : Napoléon-le-Petit (1851-1877). Olivier Bara se focalise sur le drame romantique à un certain moment grâce à la pièce Lucrèce de Ponsard (1843). A part une analyse détaillée de l’événement littéraire comme événement théâtral, Bara refait le tableau annonciateur de la mort du drame romantique.

Cet ouvrage essaie de reconstituer brillamment la problématique de l’événement littéraire du point de vue des critiques littéraires, surtout universitaires, en resituant le concept dans un temps demandant à la réflexion. Il reste plus qu’important car l’événement littéraire prend une place de choix dans la vie du XIXe siècle, révolutionne la littérature, crée des mythes, individualise l’œil de l’écrivain et incarne l’esthétique assumée sur le quotidien.

Corinne Saminadayar-Perrin (dir.), Qu’est-ce qu’un événement littéraire au XIXe siècle ?, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2008