Eduard Florin TudorEduard Florin Tudor
25.04.2016

Des femmes peintres

Être femme et être peintre, quel est le chemin à suivre pour gagner une place dans un panthéon où ce sont les hommes qui tiennent le pouvoir ? Donc, la consécration. La femme n’est pas seulement l’un des thèmes préférés de la peinture, mais elle se pose aussi en créatrice : la femme peintre. Des siècles et des siècles, le rôle de la femme dans la civilisation européenne a été celui de maîtresse du foyer familial : c’est elle qui s’occupait de presque toute la vie « domestique ». D’un coup, la femme acquiert un autre rôle qui la situe dans un monde visible, prestigieux, un monde des hommes. La femme écrit, la femme peint, la femme devient créatrice dans un univers où les regards sur son travail et sa place changent. D’habitude, ce sont les gender studies qui s’occupent de cette métamorphose et de cette mise en lumière, études développées ces dernières décennies. Mais il y a aussi des œuvres qui dévoilent ce passage de la femme d’un rôle domestique à un rôle public. Martine Lacas est l’auteure d’un tel livre, Des femmes peintres, paru chez Seuil en 2015. Quatre chapitres et une conclusion, ce sont les données formelles de l’ouvrage qui a une propension pour le thématisme et pour l’évolution de l’image féminine dans la peinture : peintre et personnage à la fois.

L’écriture d’un tel ouvrage suppose au moins deux repères. En premier, une maîtrise de l’histoire de l’art, là où les femmes occupent une place distincte. En second, il s’agit du choix des peintures représentatives pour ce statut des femmes –peintres. Martine Lacas répond largement à ces deux impératifs, car elle est docteur en histoire et théorie de l’art, étant préoccupée, depuis quelques années, de cette écriture se focalisant sur l’art et ses représentations. Donc, son livre vient comme une continuation habituelle de ces préoccupations intellectuelles.

Martine Lacas

De manière générale, ce livre redonne à la femme peintre la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art, par le biais de quelques personnalités féminines, représentatives pour le thème choisi. De plus, l’analyse des tableaux, accompagnant les portraits des peintres, se situe dans une démarche qui marie le texte à l’image. Et l’image, de surcroît, redonne le tout plein de la personnalité décrite. On ne pourrait pas présenter des personnalités féminines de la peinture sans illustrer leur travail : c’est leur carte d’entrée dans le panthéon des peintres, une guilde assez masculine jusqu’alors.

Puis, ce livre pourrait être mis en relation avec un regain d’intérêt pour la femme dans des domaines assez variées. Une exposition assez récente avait précédé la parution de cet ouvrage : celle consacrée à Elisabeth Vigée-Le brun (1755-1842), une personnalité qu’on retrouvera à côté de plusieurs autres figures féminines dans le travail de Martine Lacas.

A-t-il l’art pictural un pouvoir réel ? De plus, a-t-il ce pouvoir, ayant une nouvelle configuration, une certaine influence sur le développement d’une esthétique innovatrice ? Martine Lacas essaie de marier, pour donner des réponses et pour présenter en détail une histoire féminine de l’art pictural, la description et la peinture, la littérature et la critique littéraire, la philosophie et l’histoire des religions. Une certaine rigueur intellectuelle s’y dégage ; un beau style fondé sur des connaissances poussées accompagne des peintures qu’on a rarement l’occasion de voir. C’est un livre pour le cœur et pour l’œil, un livre pour la fondation d’une histoire féminine de la peinture ainsi que pour une incorporation de ce travail dans la grande histoire de l’art pictural.

Même s’il s’agit d’un livre à contempler car les peintures sont très bien rendues de manière typographique, il suffit d’un seul exemple pour donner envie à la lecture. Surtout puisqu’il s’agit d’une histoire qui commence à l’aube de la Renaissance et même si ses « personnages » sont des femmes peintres, l’opinion d’un Michel-Ange ou d’autres peintres n’y manquent pas : il est certain que la femme peintre a eu beaucoup d’obstacles à franchir. Ce livre en rend compte d’un point de vue, celui de la peinture.

Si on prend l’analyse d’une peinture d’Angelica Kauffmann on admire tant la beauté d’une peinture ainsi que la description du contexte pictural. Il s’agit du tableau peint en 1781-1782, connu sous le nom de Portrait d’une femme en vestale. En premier, il s’agit d’un intérêt pour une figure de l’Antiquité, ce qui est une spécificité du néo-classicisme. Puis, il s’agit d’une évolution picturale rendue possible grâce aux travaux des Winkelmann qui fonde théoriquement ce courent esthétique. Angelica Kauffmann en fait partie par plusieurs toiles, celle présentant la femme en vestale en étant l’une d’entre elles. En troisième, c’est au niveau européen que l’image de la femme à l’Antiquité est remise en circulation, donc cette femme peintre fait partie de cette vague. En quatrième, vers cette fin des Lumières, l’image de la Vierge entre en concurrence avec celle de la femme en général. Il ne faut pas oublier, et l’auteur le fait remarquer, que la vestale est aussi une vierge qui se met au service d’une autre figure du panthéon romain, Vesta. Il y a aussi une analyse de cette identité de la femme pure (ici la vestale) et les nouveaux idéaux que le monde est en train de vivre. Voici ce que l’historienne de l’art propose comme partie de son analyse, diachronique bien sûr : «  Portraits en vestale, robes « à la vestale » abondent dans l’œuvre d’Angelica Kauffmann, qui, dans ses peintures d’histoire, se plut aussi à promouvoir une autre figure féminine antique apte à élever intellectuellement et politiquement la moralité de la femme, à instituer les vertus féminines comme une alternative aux seules vertus masculines vantées par les penseurs des Lumières : Cornelia, femme d’un haut niveau d’éducation, mère exemplaire des Gracques, active sur le plan politique et… demeurée chaste après son veuvage. » (p.38).

Un ouvrage à découvrir, des pistes de recherches suivies au fil des courants et des figures féminines qui s’illustrent dans l’art de la peinture. Voici ce que Martine Lacas propose dans son livre, un très bel album qui se définit par une documentation réelle : des années de lectures et d’analyses, de contemplation et de travail passionné sont nécessaires pour arriver à un tel résultat. Et celui-ci touche l’exceptionnel, tant par le thème abordé que par les illustrations des tableaux présentés. La femme peintre a enfin un vrai livre qui se porte en hymne à son travail, à son audace et à sa liberté créatrice.

Martine Lacas, Des femmes peintres.Du XVe à l’aube du XIXe siècle, Seuil, 2015, 226 pages.

(imagine cover: Femeie pictând / detaliu, Theodor Aman; sursa foto: muzeulcotroceni.ro)